Contrairement à Bastien, Yves et Kévin, je connais beaucoup moins Merwan. C'est donc l'oeuvre que Votre Héroïne a apprécié, avant la personnalité.
Bordeaux, aux petites heures du matin. Tsuka, webmaster de Catsuka.com, après nous avoir annihilé les neurones avec des extraits de l'impressionnant Mind Game de Masaaki Yuasa, décide de nous projeter Biotope de Merwan Chabane. C'est la révélation de la soirée, plus encore que Mind Game:Biotope est grinçant, poignant, fait passer énormément d'émotions intenses en un lapse de temps ridiculement bref. Ce court-métrage d'animation illustre aussi une philosophie que je partage: le métro est un lieu tragique, car il confine des hommes dans un espace trop petit pour eux et les force à ressentir et interagir de façon intense et démesurée. Pendant sept minutes et quarante-trois secondes, je ne peux décoller mes yeux de l'écran, fascinée par le moindre petit mouvement des personnages ballottés dans la rame. C'est donc ça, l'animation, me dis-je. C'est quand les personnages prennent vie sous vos yeux. Jusqu'ici, je n'avais vu que des golems, jolis certes, mouvants, mais sans âme véritable. J'ai l'impression de voir quelque chose d'un genre nouveau. J'ai l'impression de comprendre.
J'avais déjà vu des dessins de lui, avant, quelques illustrations et croquis. Je n'avais pas été spécialement touchée, le trait me heurtait vaguement, je n'étais pas habituée. Mais là, je comprends. Il y a là quelque chose de très profond, d'essentiel, qu'à l'époque je ne me formule pas très bien.
Plus tard, en lisant Pankat reçu pour mon anniversaire, les mots me viennent.
La démarche artistique de Merwan pour Pankat n'est pas "esthétisante", elle passe avant tout par le ressenti du trait: c'est de la sensibilité à l'état brut; elle nous saisit sans avoir le temps de passer par l'intellect. D'où cette impression de "c'est comme ça et pas autrement", comme dans les légendes sur ces artistes chinois qui réfléchissent vingt ans avant de tracer un trait sur la feuille de soie: le trait est unique, définitif, et comporte tout ce qu'il doit comporter. Ainsi, au début, le trait de Merwan me heurtait, car il ne cherchait pas à me plaire (ce qui est pour le moins inhabituel, avouons-le); pour l'appréhender, pour vraiment le comprendre, il a fallu que je passe par les personnages d'abord. Les personnages principaux de Pankat ne sont pas là pour "faire" juste, mais ils SONT justes, comme entités à part entière.
Rassurez-vous, je ne tomberai pas dans le cliché du "ce ne sont pas que des personnages de papier, on a l'impression de les connaître". Non: c'est justement en tant que personnages de papier, qu'ils ont trouvé leur finitude, ils ne sauraient être autrement. Ils ne "font" pas "vrais". Ils sont vrais, en tant que tels.
Les critiques qui revenaient souvent étaient que les couleurs n'étaient pas toujours très harmonieuses, mais pour avoir vu dernièrement les planches avec les couleurs d'origine, cela n'est plus d'actualité. La seule critique que je pourrais formuler sur ce premier opus porterait sur les planches de combats, parfois un peu trop denses et "fouilli" - ce qui peut sembler justifié au vu de la nature du sport qu'il présente - mais il aurait fallu sacrifier la cohérence au profit de la lisibilité et de l'aération.
Néanmoins, comme dirait Bastien (Merwan et lui sont bons amis): "C'est une excellente leçon sur la manière dont on fait une première bédé réussie".
Ma dernière lubie est de demander en dédicace un Mané entièrement nu à Merwan. N'y voyez pas là une énième manifestation de ma perversion habituelle: sincèrement, je ne demanderai à aucun autre auteur de dénuder leur personnage principal, je m'insulterai moi-même. Mais ici je fais exception, par extrême curiosité: comme ses personnages sont "vrais", quelle genre de vérité encore plus pure pourraient-ils exprimer dans la nudité?
Il n'a pas voulu me le dessiner directement après que je lui ai demandé. "Mané est particulier", m'a-t-il dit avec un sourire un peu timide. J'ai été vraiment touchée par la manière qu'a cet auteur de traiter ses personnages, inhabituelle là encore: avec amour et considération. Aurais-je un jour mon Mané nu, alors? Il va y réfléchir.
Le premier tome de Pankat est paru en 2004 chez Vents d'Ouest, disponible en principe dans toutes les bonnes librairies; je ne saurais que trop vous conseiller de l'acheter, pour lui mettre la pression et que le tome 2 sorte enfin (après en avoir vu quelques planches en preview, je vous assure que ça en vaut vraiment la peine). Quant à Biotope, par bonheur il est disponible gratuitement sur Internet sur le site de Courts et drôles: http://www.courtsetdroles.com/films.php?id_film=58